Opération Pink Panthers


Qui sont les Panthères roses, ces mystérieux braqueurs qui écument les bijouteries à Paris, Dubaï ou Tokyo ? Spécialistes du casse éclair- 2 minutes montre en main -, ces voleurs sans frontières ont amassé une petite fortune

Il n’y a pas de bonne police sans indics. C’est une règle immuable. Même à Monaco. La Principauté peut bien se vanter d’avoir le réseau de vidéo- surveillance le plus serré du monde et des rues quadrillées par des policiers en uniforme tous les 100 mètres, rien ne remplacera les tuyaux des «tontons». Sauf que, sur le Rocher, les «cousins» ne se recrutent pas parmi les demi-sel du grand banditisme. Mais chez les honnêtes et prospères joailliers.

Le 12 juin, c’est un élégant vendeur de la maison Chopard qui a donné l’alerte. Ce jour- là, un client un peu trop empressé demande à voir les plu

s belles pièces. La cinquantaine athlétique, affichant une assurance décontractée, il porte au poignet une Audemars Piguet à 120 000 euros. La montre est censée inspirer confiance aux employés. Mais elle ne trompe pas la vigilance du bijoutier. Il a déjà vu ce client slave quelque part. Il en est sûr. Ca y est, ça lui revient : c’était dans un album de photos diffusé par la police monégasque auprès des professionnels de la bijouterie. Une sorte de Who’s Who du braquage alignant des dizaines de portraits. Parmi lesquels l’homme à la montre de luxe. Son nom ? Vinko Osmakcic.

Dans le collimateur d’Interpol depuis plusieurs années, Osmakcic est ce que l’on appelle chez les flics un «beau mec», l’une des têtes d’affiche d’un mystérieux gang de voleurs de bijoux, les «Pink Panthers». Qui sont ces énigmatiques «Panthères roses» ? Depuis quelques années, elles narguent toutes les polices de la planète. Les Offices de Répression du Banditisme travaillent d’arrache-pied pour essayer de cerner ces Arsène Lupin d’un nouveau genre. D’où viennent-ils ? Qui les dirige ? Ont-ils créé une véritable mafia ou une simple nébuleuse ? Leurs effectifs en tout cas sont impressionnants : pas moins de 200 membres. Tous originaires d’ex-Yougoslavie, tous spécialisés dans les casses éclair d’enseignes haut de gamme, tous globe-trotteurs de la cambriole. Ils opèrent en Europe, mais aussi au Japon ou au Moyen-Orient. C’est à Londres, en 2003, que la bande a gagné son surnom après l’attaque de la maison Graff, l’une des joailleries les plus huppées d’Angleterre où se presse le gotha mondain, de Naomi Campbell à Ivana Trump. En moins de deux minutes, trois truands y raflent 13 millions d’euros de pierres précieuses. Scotland Yard ne retrouvera qu’une seule bague de valeur, cachée au fond d’un pot de crème cosmétique au domicile d’un complice, exactement comme dans une scène de «la Panthère rose», le célèbre film de Blake Edwards. Ce coup d’éclat signe la naissance d’une nouvelle marque du grand banditisme.

Et Osmakcic en est aujourd’hui, selon la police, l’un de ses plus éminents «représentants». L’homme a été signalé braquant en Allemagne en 1993, volant montres et diamants à Honolulu l’année suivante. Et il a déjà tâté de la prison en 2004 en Californie pour association de malfaiteurs. En ce début d’été à Monaco, pas de doute, il prépare un mauvais coup. Les policiers monégasques ne vont pas le lâcher d’une semelle. Et cette fois la technique relaie le travail des indics. Dans le sous-sol de la Sûreté publique de Monaco, un centre de contrôle vidéo très performant permet de suivre les déplacements de n’importe quelle voiture. Il suffit d’entrer son numéro d’immatriculation dans le système pour retracer tous ses trajets. Grâce à ce mouchard géant, l’Audi Q7 – un énorme 4 x 4 – dans laquelle circulent Osmakcic et ses deux complices est suivie 24 heures sur 24 cinq jours durant. Les trois malfaiteurs, qui ont pris une chambre d’hôtel de l’autre côté de la frontière à Bordighera, en Italie, viennent tous les jours sur le Rocher. «Ils déambulaient place du Casino, l’endroit du monde où la densité de bijoux au mètre carré est sans doute la plus importante, raconte un enquêteur. On les voyait repérer les lieux, chronométrer des parcours et jauger les marchandises en vitrine.»
Le jeudi 18 juin, tout s’accélère. Les trois suspects règlent leur note d’hôtel. Ca sent un top départ. Bingo ! En fin de matinée, l’Audi Q7 arrive en Principauté. Osmakcic a bien ciblé le magasin Chopard, celui où il a été identifié sans le savoir six jours plus tôt. Dans sa petite sacoche en bandoulière, aucune arme. Mais tout le nécessaire pour un braquage éclair : un tournevis pour éclater les vitrines et un aimant pour bloquer la porte d’entrée et faciliter la sortie. Osmakcic n’aura pas à s’en servir. «On aurait pu les laisser monter au braco et les serrer à la sortie pour avoir un parfait flagrant délit et l’assurance d’une condamnation à quinze ou vingt ans, note le commissaire Christophe Haget, le jeune patron de la PJ sur le Rocher, devenu un des as de la traque desPink. Mais la place était noire de monde, et ici on ne joue pas avec la sécurité des gens.» Les trois voyous, munis de faux passeports croates, sont cueillis en douceur à 11 h 45 place du Casino.
La célèbre esplanade monégasque est un peu le chat noir des Panthères roses. Huit mois plus tôt, elle avait déjà été fatale à l’un de ses «boss» à cause d’un extraordinaire concours de circonstances. Le 15 octobre 2008, Dusko Poznan, un Bosniaque de 31 ans, est sans doute en plein repérage quand une conductrice distraite lui roule sur le pied. Sur le coup, Poznan décline prudemment l’invitation des pompiers à se rendre à l’hôpital. Mais la douleur est trop forte. Il se fait finalement conduire au centre hospitalier Princesse Grâce. Pas de chance : venu pour dresser le constat, un motard de la police locale, un brin physionomiste, reconnaît le braqueur dont le portrait est affiché dans les commissariats. C’est que Poznan n’est pas n’importe quelle Pink. Il a à son palmarès, long comme le bras, l’un des plus audacieux fric-frac de ces dernières années, à Dubaï en 2007. Il était à bord de l’une des deux grosses berlines qui avaient foncé dans le Wafi Mail, un immense centre commercial. En quelques secondes, avec ses complices, il s’était emparé de près de 8 millions d’euros de bijoux chez Graff, avant de repartir sur les chapeaux de roue dans les allées du mall. Les images de vidéo-surveillance avaient fait le tour du monde, renforçant encore un peu plus la légende des Pink.

Réfugiés à Pigalle
Bête noire de la joaillerie de luxe depuis des années, le gang commence néanmoins à être sérieusement décimé par les arrestations. En mai dernier, par exemple, une de ses équipes s’est fait cueillir par la Brigade de Répression du Banditisme (BRB) dans un petit hôtel de Pigalle où elle s’était réfugiée après avoir écume trois bijouteries en une semaine en Suisse. «En un an, une bonne dizaine de ces braqueurs ont été interpelés un peu partout en Europe», recense, sourire aux lèvres, Emmanuel Leclaire, le directeur adjoint pour le crime organisé et les stupéfiants à Interpol.
Dans le bunker ultramoderne des bords du Rhône qui sert de QG à l’organisation policière mondiale à Lyon, le «projet spécial Pink Panthers», mis sur pied mi-2007 à la demande de Monaco, lassée d’être devenue l’une des cibles privilégiées des Panthères, tourne à plein régime. Depuis deux ans, les polices de tous les pays mettent en commun la moindre information concernant les Pink : signalements, faux papiers, empreintes ADN, listes des lieux de repli, numéros de mobiles, modes opératoires… Tout est centralisé sous l’égide d’Interpol, qui use d’une arme redoutable contre ces voyous sans frontières : la «fiche rouge», l’équivalent du mandat d’arrêt international, diffusée dans le monde entier.

Bijoux contre filles ou stupéfiants
Dusko Poznan, le truand au pied cassé serré à l’hôpital de Monaco ? Merci la fiche rouge ! Rifat Hadziahmetovic, un Monténégrin au CV plus que conséquent – braquage à Bahreïn, cambriolage d’un diamantaire à Tokyo, attaque d’une bijouterie aux îles Canaries, etc. ? Arrêté à Chypre en mars dernier alors qu’il s’apprêtait à embarquer pour le Liban. La fiche rouge, encore. Milan Ljepoja, autre figure du commando de Dubaï, pincé dans l’Ain, lors d’un contrôle anticlandestin de routine en mai 2008 ? La fiche rouge, toujours. Ce géant serbe de 1,92 mètre est aujourd’hui derrière les barreaux. Sous haute surveillance. «Les Pink sont habituées à la prison, à l’endurer… et à en sortir par tous les moyens», précise Emmanuel Leclaire, d’Interpol Lorsqu’il a été arrêté, Ljepoja, le colosse, venait de s’évader de la maison d’arrêt de Vaduz, au Liechtenstein. Il avait été jusqu’à se casser volontairement une jambe pour être transféré à l’hôpital et permettre à deux complices de venir l’«arracher» sur son lit de douleur.
Depuis deux ans, le projet d’Interpol a permis de mieux saisir le «phénomène» Pink Panthers. «On sait aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’une bande hiérarchisée, explique un enquêteur. Mais de plusieurs équipes autonomes, qui sont cependant en contact les unes avec les autres et effectuent souvent entre elles du troc criminel, des bijoux contre des stupéfiants ou des filles, par exemple. Grâce à la réduction du nombre d’intermédiaires, les échanges sont accélérés et sécurisés.» De fait, la marchandise volée n’est pratiquement jamais retrouvée. «Comment écoulent- ils leur butin ? On se casse encore les dents sur la question, reconnaît Frédéric Veaux, le sous-directeur de la PJ en charge de la criminalité organisée. Ce qui est sûr, c’est que leurs réseaux de recel sont vraiment au point.»
Les flics français tentent de rattraper leur retard. Jusqu’à il y a peu, à l’Office central de Lutte contre le Crime organisé (OCLCO), on ne parlait pas encore de Pink Panthers, mais de… «Slaves aux bobs», un surnom issu du braquage spectaculaire de la bijouterie Julian, sur le port de Saint-Tropez, le 30 août 2005. En une minute quinze, trois ou quatre hommes – les versions divergent – vêtus de short et de chemise à fleurs et coiffés d’un bob pour dissimuler leur regard avaient mis la main sur 2 millions de bijoux avant de sauter dans une vedette rapide amarrée dans le port, de traverser la baie et de s’enfuir sur la plage de Grimaud façon «Arrête- moi si tu peux». Les braqueurs passeront tranquillement les jours suivants dans un 4-étoiles de Sainte-Maxime, à 3 kilomètres à vol d’oiseau de leur forfait ! Un seul d’entre eux, le Monténégrin Dusko Martinovic, tombera un mois plus tard aux Pays-Bas. Il vient d’écoper de quinze ans aux assises de Draguignan (Var).

Soldats perdus des Balkans
Le malfaiteur, qui a fait appel, ne s’est pas montré très bavard lors de ses interrogatoires. Mais l’enquête a permis d’en apprendre un peu plus sur l’organisation. Notamment sur son mode de recrutement. Les équipes sont souvent composées d’anciens de la guerre des Balkans en rupture de ban. «Martinovic faisait effectivement son service militaire quand la guerre a commencé, confirme son avocat, Me Lionel Moroni. En 1991, il s’est donc retrouvé à servir dans les renseignements militaires serbes.» Démobilisé à la fin des hostilités, cette ceinture noire de judo, marié à une fonctionnaire de la police monténégrine, a lentement dérivé : videur de boîte de nuit en Serbie, importateur de voitures en Italie, puis braqueur en France.
Ex-militaires ou paramilitaires, rompus au maniement des armes, les Pink font preuve d’une violence très calculée. «Ce sont de vrais pros qui savent exactement ce qu’ils ont à faire. Es agissent calmement, en général sans avoir besoin défaire usage de leurs armes, explique un expert en sécurité qui suit de près ce dossier. Lors d’un braquage en Espagne, un des malfaiteurs a même pris le temps de tendre un verre d’eau à une femme enceinte qui se sentait mal dans la bijouterie !» Les coups de feu ne partent qu’en cas de nécessité. Et toujours de manière très contrôlée. Ainsi, en octobre 2005, lorsque Dragan Mikic, un caïd accusé d’une série de braquages à Courchevel, Cannes, Saint-Tropez et Biarritz, se fait la belle de la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône au cours d’une opération quasi militaire, un commando armé de kalachnikovs arrose les miradors pour faciliter sa fuite. Mais dans la course-poursuite qui s’engage une fois le détenu exfiltré, les malfaiteurs s’ingénient à tirer dans les jambes des policiers. Pour stopper sans tuer.
Durs au mal et risque-tout, les «yougos» sont tout sauf des têtes brûlées. Malins, ils ont choisi de cibler des marchandises de valeur, mais finalement plus accessibles qu’on ne le croit : les bijoux. Le plus souvent, pierres précieuses et montres sont exhibées en vitrine dans des boutiques mal protégées. «Les professionnels du luxe rechignent à s’équiper de sas sécurisé à l’entrée de leur magasin de peur de voir leur chiffre d’affaires chuter», regrette un enquêteur. Surtout, les Pink ont mis au point une méthode et un mode opératoire bien particulier. Tout leur savoir-faire réside dans la rapidité d’exécution : deux minutes maxi, montre en main. C’est leur botte secrète. Elle leur permet de pallier leur seule faiblesse : le manque de renseignements et l’absence de complicité interne. Les Pink ne comptent que sur elles- mêmes. Chaque coup est donc minutieusement préparé. Jusque dans le moindre détail.
Ancien patron de l’antigang à Nice, le commissaire Haget se souvient d’avoir filoché quinze jours durant une équipe serbe, deux hommes et une femme, en repérage sur la Côte d’Azur en 2005. «On les a d’abord vus évaluer tous les objectifs possibles, du Salon des Antiquaires aux bijouteries, raconte-t-il. Puis ils ont fini par jeter leur dévolu sur une cible. Alors ils ont commencé les chronométrages et les exercices de triangulation : où placer la voiture de soutien par rapport aux itinéraires de fuite des braqueurs, etc. Puis le jour] est arrivé…» Les hommes du commissaire Haget se mettent en place, prêts à. Les Pink entrent dans la bijouterie. Mais ressortent rapidement, les mains dans les poches. Sans avoir rien volé. Alors que depuis deux semaines ils ne se préparaient que pour ce casse. «En fait, ce jour-là, il y avait un chien devant la boutique, raconte Christophe Haget. Et, ça, ils ne l’avaient pas imaginé. Es ont préféré renoncer plutôt que de prendre le risque de l’imprévu.»
Les Panthères roses sont des pros, des maniaques du détail. Elles ont désormais face à elles non seulement des flics, mais aussi les ordinateurs et les fiches rouges d’Interpol. L’opération Pink Panthers ne fait que commencer.

Pink Panthers

Selon Interpol, les Pink Panthers auraient dérobé pour 110 millions d’euros de bijoux, pierres précieuses ou montres ces dix dernières années (ici, l’affiche éditée par l’organisation policière internationale). Après revente, leur fortune est évaluée entre 20 et 40 millions d’euros.

Vinko Osmakcic

La place du Casino à Monaco a souvent porté malheur aux Pink. Plusieurs membres du gang s’y sont fait arrêter alors qu’ils faisaient des repérages dans une bijouterie. Parmi eux Vinko Osmakcic, qui s’apprêtait en juin dernier à sauter sur la maison Chopard.

Rifat Hadziahmetovic

C’est grâce à la coopération policière transfrontière que Rifat Hadziahmetovic, redoutable Pink Panther, auteur notamment d’un braquage chez le diamantaire Exelco à Tokyo en 2007 et d’un casse aux Canaries, a pu être arrêté en mars dernier à Chypre. La veille de son arrivée dans l’île, Interpol venait de transmettre son signalement sur une «fiche rouge» à toutes les polices.

Cetinje, Monténégro

Nombre de membres des Pink Panthers sont originaires de la petite ville de Cetinje, au Monténégro. Leur réussite a fait des émules. Exemple : des braqueurs venus d’Estonie ont fait le casse de Zegg & Cerlati à Monaco en 2007. Quant au «hold-up du siècle», 60 millions d’euros de bijoux dérobés chez Harry Winston à Paris, en décembre 2008, il a été mené par une bande du «9-3», arrêtée depuis.

Cartier, Cannes

Le dernier braquage attribué aux Pink Panthers en France remonte au 13 juillet. Ce jour-là, dans le magasin Cartier à Cannes, un individu à visage découvert dégaine son arme, deux complices casqués s’engouffrent alors dans la boutique, raflent les bijoux et s’enfuient à moto.

Bijoux de luxe

Mal protégés et faciles à transporter, les bijoux de luxe attisent les convoitises. En 2008, les bijoutiers, joailliers et horlogers français ont subi 158 braquages, soit 53% de plus que l’année précédente. 2009 s’annonce pire : 112 hold-up pour les seuls six premiers mois.

Source « Nouvel Observateur »

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